Théorie des « je »

Vous l’attendiez. Il fallait bien que je le fasse.

Cypher, ton expérience des pervers-narcissiques (PN) est telle que tu pourrais en faire un bouquin !

D’autres l’ont fait avec bien plus de talent.

Je pensais plutôt en faire un billet rapide à l’usage des honnêtes gens. Inutile d’y passer des heures. D’autres, bien plus illustres, s’y sont collés, je vous y renvois (Internet, livres…).

J’en ai rencontré plusieurs, tant dans la sphère personnelle que professionnelle (je n’évoquerai essentiellement que cette dernière). Ils ont pu être mes chefs ou mes collègues. De toutes ces expériences, je retiens qu’ils sont prévisibles et décevants.

Sont-ils plus nombreux maintenant ? Difficile à dire. En revanche, ayant les manipulateurs qu’elle mérite, une société se fondant sur la norme et le spectacle ne peut s’étonner de la facilité leur succès, l’imposture.

Il y a quelques années, je travaillais pour une société dans laquelle un audit annuel des procédures internes était mené par les certains salariés, en rotation. Etant nouveaux, je suis désigné volontaire pour auditer un des services de la boîte. Le chef de ce service était un homme dont la réputation m’était déjà parvenue, un connard.

Ce service était composé de 3 personnes, le chef et deux subordonnés (un homme et une femme, chabadabada…). Le chef et son subordonné déjeunaient et riaient ensemble, la dame était systématiquement mise à l’écart et rabaissée, humiliée.

Pour ne pas devenir folle, cette dame partageait ces malheurs à qui voulait l’entendre, cherchant toujours à se justifier des attaques pleines de mauvaise foi de son chef, avec un collègue totalement passif.

Sexiste ? Harceleur ? Attends…

Pensant avoir compris à qui j’avais à faire, et bien que mon bureau ne soit distant du sien que de 10 mètres, je décide de prendre rendez-vous. Je lui dis que je mesure sa charge et l’importance de son travail et que je ne souhaite pas le déranger avec un audit qui n’est qu’une formalité (tu la sens la soumission volontaire ?). Jeudi prochain, 14 h.

Ce jeudi, 14 h 01. J’attends à mon bureau et ma patience est vite récompensée. Le dit personnage fait irruption :

Bah alors ? Je t’attends ! -et dans un sourire- Tu commences déjà mal comme auditeur. Tu es en retard, ça fait pas sérieux !

Intérieurement, je jubile. Cela se voit sans doute un peu mais il ne le remarque pas, tant il est sûr de son pouvoir. Nous arrivons dans son bureau pour une séance de 2 heures. Fort de son avantage, il me guide dans les travées de son activité à grand renfort de : « un bon auditeur m’aurait demandé ceci, me poserait cela comme question… »

J’encaisse sans broncher. J’ai la confirmation de mon intuition et -je vous sens impatient de connaître le résultat- l’audit sera OK.

Ce n’est qu’un (petit) exemple dans une (seule) situation mais vous avez compris le principe. Une attaque d’entrée et directe sur mon inexpérience et mon manque de professionnalisme et contextualisé sur la question du sérieux, superbe ! J’en étais maintenant sûr, je tenais là un beau spécimen.

Le fondement de leurs actions

C’est un sujet débattu, et c’est naturel. Celle qui me convainc le plus est l’explication selon laquelle ces personnes construisent dans l’enfance une personnalité très immature sur le plan émotionnelle couvrant un immense vide intérieur. Elles n’ont alors pas de goûts propres, ils sont nécessairement en lien avec le milieu (intégration) ou avec la personne en face d’elles. Le besoin qui apparaît est le contrôle des autres.

Dans ce but, elle vont alors, notamment, dans un premier temps, sonder les goûts, pensées, opinions de l’autre pour avoir les mêmes. Cet effort évidemment n’est pas gratuit : c’est la phase dite de séduction.

Cette phase, dite aussi « lune de miel », est la première des quatre qui, dans le cadre de la relation, vont se succéder inlassablement. A chaque début d’un nouveau cycle, la victime est moins bien qu’au début du précédent.

Phase 1 : Séduction puis réconciliation :

L’autre se sent écouté, compris, objet de toutes les attentions.

Phase 2 : Montée de la tension :

Le manipulateur va peu à peu (re)montrer son visage maléfique (culpabilisation, dénigrement, sautes d’humeur…).

Phase 3 : explosion :

Il va créer (exploiter) un incident majeur (violence verbale ou physique, chantage).

Phase 4 : Justification :

Paradoxalement, la justification n’est pas une remise en question. La faute est reportée sur l’autre, sur un produit (alcool).

Re-phase 1 : Réconciliation :

Le manipulateur fait une pause à sa victime avant de reprendre le cycle. Il s’agit aussi de préserver la relation.

Un manipulateur (je préfère ce terme) au final est peu de chose :

  • Pour vous, il a deux visages, un bon et un mauvais. On pense généralement qu’une personne est bonne mais qu’elle a un mauvais côté dont elle peut se départir ; perdu, c’est l’inverse. Le vrai visage d’une personne est, selon moi, le plus abouti, sophistiqué. Le visage le plus maladroit, le moins personnel sera l’autre.
  • Le manipulateur a besoin de soumettre les autres à son contrôle, tous les moyens sont bons.
  • Il refuse tout forme de culpabilité ou de responsabilité. Le reste de son action est dédié à cela.
  • Ça pire crainte est d’être démasqué.

La victime s’enfonce donc déployant de plus en plus d’énergie pour maintenir la relation alors que le manipulateur ne cherche que la satisfaction de son pouvoir.

En théorie des jeux (jeux, ici, = relations), chaque « joueur » agit au mieux de ses intérêts mais, conscient des interactions avec les autres « joueurs », anticipe ce qu’ils feront. Il ne choisit donc pas nécessairement l’option la plus favorable objectivement pour lui (voir dilemme du prisonnier).

On distingue deux sortes de jeux : les jeux finis et les jeux infinis.

Dans un jeu fini, les joueurs sont tous connus, les règles sont fixes pendant le jeu et l’objectif est accepté par tout les joueurs. Le football par exemple est, dans ce sens, un jeu fini. Les joueurs et équipes sont connus (et différenciés des spectateurs, des arbitres), les règles sont fixes sur un match et tout le monde s’accorde pour que le vainqueur soit l’équipe qui aura marqué le plus de buts à la fin.

Dans un jeu infini, il y a des joueurs connus et des joueurs inconnus, certains peuvent apparaître ou disparaître. Les règles sont évolutives, elles peuvent changer. Le but est de perpétuer le jeux. Il n’y a pas de vainqueur ou de perdant mais un ratio entre ce que le jeu coûte et ce qu’il rapporte (voir notion de passager clandestin et de tragédie des biens communs). Il n’y a que la possibilité de sortir du jeu par la perte de la volonté ou des moyens de rester dans le jeu. Les relations entre Etats ou entre personnes sont les meilleurs exemples.

Une des différences majeures dans le comportement des joueurs, selon qu’il est dans un jeu fini ou infini, est la place des valeurs.

Dans un jeu fini, le but étant de gagner, aucun moyen ne doit manquer. L’intérêt immédiat de la victoire l’emporte normalement sur les valeurs. Les exceptions sont connues (fair-play, beau geste…).

Dans un jeu infini, qui peut impliquer de la coopération, les valeurs passent avant l’intérêt immédiat, le but étant, je le rappelle, de continuer à jouer.

Les relations humaines sont, dans leur immense majorité, des jeux infinis.

Dans une relation amicale ou amoureuse, ce sont nos valeurs (patience, empathie, conscience de l’autre), et non les règles, et avant nos intérêts, qui vont guider nos actions, nos inactions.

Pour un manipulateur, l’autre n’existe que pour la satisfaction de sa propre personne. Et pour lui, dans personne, il y a effectivement personne.

Ne pas se tromper de jeux !

Le manipulateur va compter au maximum sur la volonté de l’autre de continuer le jeu et dans ce jeu infini qu’est la relation, il va introduire constamment des micro-jeux finis (des incidents), qu’il doit donc toujours gagner, à tout prix. L’autre, dans une optique de jeux infini va lâcher le premier pour préserver la relation. Le manipulateur, lui, ne verra que sa victoire.

C’est la raison pour laquelle, c’est un grief systématique, il ne cherche pas à être constant, à être cohérent avec lui-même. Le raisonner sur ce point est inutile.

Cette absence de cohérence liée au rejet de la critique à ce sujet est, pour moi, un des  critères déterminants entre la personne qui souffre, colérique ou autre et le manipulateur.

Alors, que faire ?

Si vous courrez l’Internet, la seule solution proposée est la fuite. Je valide. S’il est possible que quelqu’un puisse aider un manipulateur à en sortir, ce n’est pas sa victime.

Mais que faire en attendant que cela soit possible ?

Ne pas jouer le jeu du manipulateur mais son jeu à soi. Le manipulateur n’ayant aucune compassion, les techniques de communication non violente (CNV) sont inutiles sauf à vous exposer un peu plus.

Alors, si vous êtes face à une telle personne, votre objectif sera de lui donner envie de quitter le jeu.

Comment ?

Lutter contre les insinuations, les généralisations, et autres attaques mesquines en lui demandant, d’une voix posée, d’être factuel (qui ? quand ? où ? quoi ? comment ? combien de fois ?), de donner des exemples précis, même si vous pensez qu’il a raison.

« Avec toi, c’est toujours la même chose ! »

Avec moi ? Quelle chose ? Des exemples ? Quand le dernière fois ? Et ton comportement à toi dans ce cas ?

Il cherchera peut-être à répondre à quelques questions mais fuira la situation. Vous lui cassez son jouet. Il va sans doute vous mentir, changer de sujet, revenir sur des cas (toujours les mêmes) où vous n’avez pas été à votre avantage, les sacrifices qu’il a fait pour vous…

Quelques exemples de phrases :

« C’est toi qui m’oblige à (te) faire ça ! »

« Je ne t’aime pas quand tu es, fais, dis… ça ! »

« Tous nos amis sont d’accord pour dire que tu as changé, tu n’es plus celui/celle que j’ai aimé. Ils se demandent comment je te supporte ! »

(préparez-vous à entendre celle-ci si vous commencez à ne plus entrer dans son jeu)

Mais le première étape, et sans doute la plus difficile, est de reconnaître que l’on est sous emprise.

“Le manipulateur est un dealer, il vous livre ses doses, vous rend dépendant et s’enrichit en vous méprisant.”

J. Eldi

Pour la politique :

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2 réflexions sur « Théorie des « je » »

  1. ça me semble utopique, quelqu’un sous emprise n’est pas en état pour une méthode d’affrontement aussi sophistiqué, essayer de prendre à son jeu un manipulateur me semble aussi dangereux que prétentieux, moi je ne m’y serais pas frotté sinon je serais encore dans la nasse et je préfère faire tout pour mettre à l’abri celles et ceux qui me contactent pour que je les aide, essayer de susciter le dégoût (au sens premier) et le départ spontané d’un pervers narcissique de son « nid » est utopique et risque de prendre trop de temps pour des personnes exsangues qui ont besoin de retrouver calme et sérénité pour se reconstruire, c’est un risque que je ne peux pas me permettre de faire prendre avec des gens qui sont en train de sombrer.

    Récemment, j’ai aidé une jeune femme qui avait essayé durant des mois ce genre d’affrontement, elle était moralement épuisée, ne dormait plus, ne mangeait plus, cette emprise la rongeait de plus en plus, chercher à ébranler un manipulateur peut sembler valorisant, non-victimaire mais en définitive l’échec n’est jamais valorisant, ce qui remonte l’estime de soi, c’est de constater que l’on a repris sa destinée en main et que l’on reprend le cours de sa vie loin des conflits avec un manipulateur.

    Les plus réactifs ont la plupart du temps essayé empiriquement ce genre de méthode que vous décrivez sans obtenir de résultat je leur fait essayer autre chose et ça fonctionne

    1. Bonsoir,
      Je viens de relire mon texte pour être bien sûr de ma réponse.
      Je présente ma technique de « discution » que comme un moyen d’attente avant de partir.
      Je te rejoins sur le fait qu’une personne en grande difficulté ne pourra la mettre en œuvre.
      Toutefois, je pense à toutes ces personnes qui n’en sont pas là mais qui souffrent et pour qui ce type d’exercices va participer de la prise de conscience de leur situation.
      Merci pour ton commentaire

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