À bientôt mes amours

Albine est assise dans la salle d’attente de son psy.

Cette ambiance lui est devenue familière depuis plusieurs mois maintenant.

Pourtant, il lui semble qu’elle regarde véritablement la pièce pour la première fois.

Le plancher craque légèrement. Le bâtiment dissimule mal son âge derrière une décoration affligeante de zénitude, entre quelques galets très ronds perdus sur une petite plage de sable rayé et l’affiche d’une passerelle cheminant dans une forêt de bambous. Une table basse en laqué blanc parfait l’ensemble avec, posé, un livre faisant calendrier perpétuel. Chaque jour propose une citation.

Le livre est déjà ouvert à la page du jour. La pensée est issue de la sagesse tibétaine.

Rappelez-vous toujours que tous les désirs ne peuvent pas devenir réalité.

C’est bien une truc de psy ! Ne peut-elle s’empêcher de penser dans un demi-sourire. Elle est seule. D’habitude, le jour de la séance hebdomadaire est rythmé par les activités des enfants, c’est une course. Mais pas aujourd’hui. Albine s’est donc offert un luxe ; elle est en avance.

Machinalement, elle relit le bristol sur lequel est noté son rêve marquant de la semaine. Elle en très fière. Elle a déjà fait des rêves bien, mais celui-ci lui semble prometteur. Elle pense avoir atteint une nouvelle étape de son travail et est très enthousiaste à l’idée de le partager.

Il fait encore très doux pour la saison. La lumière de la fin de l’après-midi éclaire sans indulgence la pièce et sa poussière.

Albine pense alors à son psy qui l’attend dans son bureau et à son assistante qui, dans quelques instants, va entrer dans la pièce et l’inviter à entrer d’un geste ferme et sans dire bonjour : C’est à vous.

Est-ce qu’il la saute ?

Albine s’horrifie de sa propre idée. Elle serait surtout déçue de savoir cela. Lui est élégant, prévenant, toujours bien dans son rôle. Elle lui semble étroite, mesquine.

Mais comme la poussière dans les rais de lumière, ses pensées vagues abondent.

C’est la première fois qu’elle pense à son psy comme à une personne, lui prêtant une vie, des envies. Pense-t-il à elle dans la semaine, le weekend ?

L’idée d’être désirée par cet homme, somme toute gentil, la perturbe dans un premier instant mais la fait légèrement frissonner. Elle s’imagine alors être plus qu’une patiente.

Mais comment faire ? Elle échafaude maladroitement plusieurs scénarios, jouant avec sa lèvre inférieure coincée entre ses dents.

Elle pourrait raconter un faux rêve. Se mettant elle-même en scène, baisers langoureux, caresses torrides, étreintes furieuses. Elle écarte vite cette idée, trop « cliché » et puis il pourrait simplement continuer à faire le psy. Vous êtes la mieux placée pour analyser votre rêve lui dira-t-il.

Il faudrait alors qu’elle le provoque, casse les codes. Sitôt la porte refermée, se planter devant son bureau, d’un geste arracher son vêtement pour se dévoiler tout-à-fait puis, sans lui laisser le moindre répit, faire le tour du bureau pour l’assaillir tout en lui interdisant le moindre cri.

Trop heureuse d’entrevoir enfin ce désir qui la fuit depuis si longtemps, trop peureuse d’être rejetée, et de trahir sa confiance, elle renonce à son audace.

Mais si c’était lui, qui passait de l’autre côté ?

Il lui arrive de se lever pour chercher un livre ou un document sur une des étagères qui garnissent l’angle du bureau, derrière la chaise du patient. Elle le perd alors de vue quelques instants.

Albine imagine que cette fois, il ose. Qu’il pose la main gauche délicatement sur sa nuque puis la fasse glisser vers son épaule, dégageant les cheveux. Que profitant de sa surprise, sa joue parfaitement rasée presse son oreille alors que sa main droite, sans la moindre autorisation, s’aventure déjà vers…

  • Monsieur ?
  • Heu… oui, Patricia ?
  • Pardon monsieur de vous déranger. Albine Tangre est arrivée. Elle est dans la salle d’attente.
  • Vous ne me dérangez pas. J’étais dans mes pensées. Euh… Merci, mon p’tit. Faîtes la entrer je vous prie.

*******

Je m’aime pas résumer les livres, d’autres le font très bien ici pour celui-ci.

Je n’oublierai pas Ava.

Une personnalité est une oeuvre complexe. Souvenirs et sens du bien et du mal concourent grandement à sa définition.

Et bien l’auteure accomplit le tour de force de faire exister un personnage qui n’a quasiment rien de tout ça.

Albine Tangre réussit, à chaque chapitre comme autant de coups de sonde, a donner chair à ce monde que son héroïne ne peut qu’effleurer.

Dans un style épuré et mutin, l’histoire de ce livre a fait exploser mon idée de la normalité. Cela tombe bien, je n’en avait plus besoin.

Ce roman est une pépite qui vous fera visiter des bords intérieurs de la folie.

À bientôt mes amours

Auteur : Albine Tangre (dont le blog est ici)

Je tiens à préciser que ce livre est en auto-édition.

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2 réflexions sur « À bientôt mes amours »

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