Habeas Corpus

Le bruissement de la main faiblissante qui frotte doucement le Canson. Le contact des doigts qui chauffent ce crayon de bois peint de jaune, et de noir, et dont les caractères d’or se terminent par « HB ». L’autre main se fait forte de maintenir la feuille sans faille. Vous répétez ces gestes pourtant si familiers, la pointe délicatement maintenue à un demi centimètre du papier, dessinant pour vos synapses seules, le drappé d’un targui, perdu dans les dunes.

La longue silhouette de Victor Boissel se glisse alors dans la pièce. Sans effort, il rejoint l’estrade. Du haut de sa nature élégante, il lance un sourire qui semble vous découvrir, accroché sous un regard qui sait déjà tout de vous.

Sans prendre la peine d’introduire son propos, et d’un ton qui ne laisse place au doute ou au refus : vous allez faire des points !

Votre cœur s’emballe et l’humidité soudaine de vos doigts vous alerte. Vous ne comprenez pas vraiment ce qui se passe. Alors, vous faîtes au plus simple, et ici, le plus simple, c’est obéir.

Mais vous sentez, vous savez, et rapidement, vous avez conscience qu’il faut continuer à faire ces points.

L’aridité de l’exercice, de prime abord, est balayée par la façon dont l’auteur interprète ce qui devient, peu à peu, une forme.

Vous regardez de droite et de gauche, ceux qui, comme vous, placent avec application les points sur leur feuille.

Le miel des indications qui se succèdent et s’accélèrent forme la musique enchanteresse d’un pointillisme pointilleux. Beaucoup juste ici, à peine quelques uns, là.

Un œil, un autre. Une oreille. Ce qui semble être une bouche. Quelques détails apparaissent qui vous donnent l’idée d’un visage.

Et puis c’est le silence. C’était le dernier point.

Comme KO de votre concentration, presque incrédule, vous cherchez un regard, quelque signe de compréhension. Il s’est passé quelque chose, mais quoi ?

Dans une invitation christique, l’auteur, les bras tendus devant lui, paumes tournées vers le haut, vous propose alors de regarder votre oeuvre, avec un peu de recul, ce que vous n’aviez pu faire encore.

C’est un portrait.

C’est le vôtre.

*******

Victor Boissel nous décrit un monde que l’on pourrait presque, à regret, toucher.

Dans une construction pointilliste, l’auteur nous livre la psychologie, mais aussi la biologie, de ses personnages.

D’autres que moi ont su trouver les mots pour résumer ce livre, Comme Maud par exemple, je ne m’y risquerais donc pas.

Cette histoire ne se donne pas à voir par les yeux des personnages. Elle ne se donne pas à voir par les yeux de l’auteur. C’est, en fait, au style que revient cette lourde responsabilité.

Je vous dois un aveu. Je ne me suis jamais senti autant « acteur » d’un livre.

En effet, au delà de la dimension politique, philosophique, que tout bon roman mêlant science et fiction doit avoir, c’est le style, dont la palette semble infinie, qui distille le venin, parcourt tout votre corps et vous emporte.

Enfin, je ne résiste à vous livrer un court passage. Nous sommes dans un bar où il fait chaud alors qu’il fait si froid dehors. Deux amies se retrouvent pour discuter. L’une d’elle est amoureuse.

Les lèvres pleines et rebondies de Dahlia se courbèrent en suggérant une voyelle, elle n’avait pas encore expiré pour donner du son au premier mot de son récit mais il commencerait par une voyelle, c’est inévitable. Son amie ferma les yeux pour mieux goûter ce mot et, finalement, elle l’entendit : « Edouard. »

HABEAS CORPUS – La perfection a un prix

de Victor Boissel (éditions des Parias de Babylone)

La photo d’illustration avec son aimable autorisation

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