Lettre à Elise

Chère madame,

Vous ne vous en souvenez peut-être pas. C’était il y a un an, peut-être deux. Le flot emportait les passagers hors de ce train de banlieue ordinaire, celui qui repêche de peu les retardataires. Vous avais-je déjà aperçue ? Je ne sais pas.

Toujours est-il que votre blondeur a attiré mon regard. Vous teniez votre fille dans vos bras et vous descendiez, mal habile du haut de vos talons, ces quelques marches avant de gagner le quai puis, j’imagine, votre vie.

Dans l’espace d’un instant, nos yeux se sont croisés. J’ai été comme aspiré par leur brun profond. Manquant de rater une marche, vous avez esquissé un sourire et m’avez dit bonjour au moment de vous enfuir.

Vous suivait de près, un homme à l’allure gentille et banale, votre mari en somme, tenant à la main un sac. Vous savez, ces sacs qui ne ressemblent à rien et qui contiennent tout ce qui sera nécessaire, ou simplement utile, à la petite.

Pardon madame,

Vous le savez bien vous-même, mais je dois préciser au lecteur qu’à cette station, vous n’êtes pas la seule à descendre et les deux niveaux du wagon se vident au jusant. Il faut être attentif aux baïnes qui ont vite fait de vous emporter sur le quai alors que vous n’y comptiez pas. C’est le lot quotidien de cette station. Beaucoup y travaillent, peu y habitent.

Porter un sac semblant être une tâche qui lui convient parfaitement, votre mari tenait également une sacoche des plus classique pour son usage personnel sans doute. Cet accessoire n’en est pas un quand on a la responsabilité de travailler certainement dans une grande entreprise. Celle qui vous emploie peut-être aussi, et qui garde votre fille.

Votre regard, madame, ce matin-là n’était pas celui de la femme qui chercherait une aventure. Ce n’était pas non plus celui de Chimène.

Dans vos yeux, madame, il y avait une petite fille, comme la vôtre aujourd’hui, qui par espièglerie, a profité d’un moment où vous aviez l’esprit ailleurs, trop occupé à ne pas tomber, pour s’enfuir un instant et se réfugier où elle a pu. Ce fût dans les miens.

Dans l’espace de cet instant, la femme, la mère, que vous êtes aussi, et tous les masques dont nous avons tous besoins pour vivre nos vies et qui nous protègent, ont laissés sortir un rai d’une lumière enfantine.

Plus tard, et cela arrive encore, au hasard de vos horaires, des miens et de ceux de la garderie, il m’arrive de vous apercevoir de nouveau.

Un soir, vous jouiez avec votre fille, assises toutes deux sur une banquette. L’appel d’un importun vous oblige à répondre. Votre mari. Il a cru vous rassurer en vous précisant qu’il vous attend à la gare, en voiture. Venir vous chercher en voiture, quelle audace… Encore fallait-il que vous le sachiez. Il vous a simplement interrompu.

Je n’ai jamais songé à vous aborder. Il y a, je pense, de bonnes raisons à cela.

Il me faudrait d’abord un courage qui me manque, mais ce n’est pas le pire.

Non, madame,

Le pire est que nous serions conduit à devoir échanger des platitudes sur des sujets aussi divers que la météo, les réunions en fin de journée, la prochaine rentrée scolaire de la petite. Nous ferions alors preuve du meilleur de nos ingéniosités réunies pour parler, combler le vide, bref, nourrir nos masques sous le regard amusé de nos enfants intérieurs.

Je me dis qu’elle a été peut-être heureuse de voir quelqu’un et c’est bien suffisant. Que ferais-je des détails de votre vie alors que j’en ai vu l’essence ?

Chère madame,

Je vous laisse à votre vie. Nous nous croiserons encore, le hasard, bien aidé par les horaires de train et de bureau, y pourvoira. Votre blondeur et, qui sait, vos yeux encore, me diront que cette petite fille rêve toujours.

Je ne raconte pas cette histoire pour vous mettre en difficulté, madame, comment le pourrais-je ? Non, je raconte cette histoire car je ne me sens pas de l’enfermer à mon tour.

Ce matin-là, madame, en descendant cet escalier, le temps d’un regard, vous m’avez fait un drôle de cadeau.

Bien à vous,

Cypher

PS : On ne sait précisément qui était Elise, à qui cette lettre était destinée…

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1 réflexion sur « Lettre à Elise »

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