Le père noël

Article rédigé en réponse à la lettre ouverte à Marion Maréchal-Le Pen de Thomas Guénolé parue sur slate.fr. Le sujet en est la remise en cause des jours fériés d’inspiration chrétienne.

Monsieur l’auteur,

J’écarte d’emblée l’individualisation des jours fériés qui aurait deux effets néfastes de mon point de vue :
– ces jours fériés deviendraient alors de simples jours de congés supplémentaires (1 à 2 semaines selon le calcul), la dimension sociale de ces jours disparaîtrait,
– Seuls les salariés/fonctionnaires seraient concernés mais pas les autres catégories de la population.
J’ai compris que cette option n’avait pas votre préférence.

Votre proposition de supprimer les jours fériés attachés à des fêtes chrétiennes et de les remplacer par des jours plus républicains consiste simplement à substituer une mythologie républicaine à une mythologie religieuse.

Vous avez passé en revue, avec justesse, la liste des jours fériés chrétiens, je vous propose de passer ensemble celle des jours fériés « Républicains » avec l’aide précieuse de Wikipédia (mes commentaires en italique).

– 1er janvier : « Jour de l’an » – nommé également « Nouvel an »
Ce jour devient férié sous le 1er Empire par avis du Conseil d’État du 23 mars 1810.

(La République de Napoléon 1er commémore… euh… le changement d’année)

– 1er mai : Fête du Travail
Ce jour est, en premier, déclaré jour chômé le 23 avril 1919 en même temps qu’est ratifiée la journée de 8 heures. Pétain la travestit en « fête du Travail et de la Concorde sociale » en en faisant un jour férié, chômé et payé. L’instauration de ce jour commémorant les luttes de travailleurs n’aboutit qu’avec la loi du 30 avril 1947 (jour chômé et payé), modifiée par celle du 29 avril 1948 (« Fête du Travail »).

(C’est compliqué. Les cocos, les nazis… à l’heure où les salariés sont des « collaborateurs », que fête-t-on, Saint Uber ?)

8 mai : Fête de la Victoire – Commémoration de la « capitulation sans condition » (à ne pas confondre avec un armistice) de l’Allemagne nazie mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe.
Déclaré jour férié de commémoration, en France, le 20 mars 1953, le caractère férié est supprimé par le président Charles de Gaulle en 1959. Par la suite, le président Giscard d’Estaing supprime également la commémoration en 1975. Ce n’est qu’en 1981 que la loi rétablit le jour férié commémoratif sous la présidence de François Mitterrand.

(Il semble que la volonté de marquer ce jour, dans un premier temps, puis de l’effacer peu-à-peu, sans doute pour montrer à nos amis Allemands que nous passions à autre chose… n’a pas abouti)

14 juillet : Fête nationale française – Commémoration de la Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790 qui célébrait la prise de la Bastille l’année précédente.
Ce n’est que la 3e république qui fait de ce jour la fête nationale par la loi du 6 juillet 1880.

(Alors que la plupart de nos concitoyens sont persuadés que nous commémorons la prise de la Bastille (Bastille Day?), confortés en cela par les fêtes organisées pour le bicentenaire en… 1989 !)

11 novembre : Armistice – Jour anniversaire de l’armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale et de commémoration annuelle de la victoire et de la paix, journée d’hommage à tous les morts pour la France.

(pas mieux…)

Comme on peut le voir, hormis le nouvel an, tous ces jours fériés sont le fruit d’un événement fort et d’un contexte politique qui les ancrent dans l’histoire et alimentent la mythologie associée.

Ils sont créés rapidement (8 mai, 11 novembre) et/ou dans un contexte politique incertain comme par exemple le 1er mai (fin WWI, révolution russe), 14 juillet (peur de restauration de la monarchie).

Or aujourd’hui, le contexte politique inviterait plutôt à ouvrir les jours fériés à d’autres religions, musulmane ou juive. Pas très laïc tout ça…

Le droit de vote des femmes, l’abolition de l’esclavage ou des privilèges ne correspondent, ensemble ou isolément, à aucun contexte politique d’affirmation ou de réaffirmation.

Ainsi, la seule incongruité du droit de vote des femmes est sa tardiveté ; un loupé de la République.

L’abolition de l’esclavage est à la fois parfaitement acquise en France (hors faits divers) et un vœu pieu dans une grande partie du monde. La France fut esclavagiste sur une courte période et dans un contexte précis ; un loupé de l’esprit des lumières, un caillou dans le mythe fondateur. Et à l’heure de l’autorisation du juge à l’achat d’enfants à naître…

Quant à l’abolition des privilèges, le seul contexte politique le pouvant justifier serait le risque d’un retour (?) ou le constat qu’ils seraient revenus… des privilégiés de la République ! Je n’ose y croire ! Les baronnies décentralisées ne le permettront jamais !

La République existe, Monsieur l’auteur. Elle existe au même titre que le père noël et c’est heureux.

Tous deux existent car des millions de gens y croient et les font vivre, car ces gens les transmettent sous formes de valeurs, ou de tradition. Tous deux existent aussi au travers d’institutions qui les font vivre, ou les trahissent.

Machiavel, le philosophe (écossais?), évoquait la politique « comme l’art de faire croire aux apparences et illusions. » Y faire croire par la manœuvre, voire le mensonge mais aussi susciter l’adhésion. Au moment où la religion (re)devient un élément important de l’identité pour beaucoup de gens, la vision qui guide votre projet se fonde sur une république dont vous rêvez, bien loin de celle que beaucoup vivent.

Vous êtes politologue. Votre science nous serait bien utile pour nous éclairer sur des sujets tels que ceux-ci :

Parlez-nous des droits de l’homme à l’heure des biotechnologies et de l’informatisation, telles que, d’un côté la vie elle-même est objet technique, et de l’autre, les machines commencent à décider de la vies des gens.

Parlez-nous de la démocratie à l’heure où l’espace physique politique de référence est plus petit que l’espace économique correspondant.

Parlez-nous enfin de la virtualisation des espaces politique et économique et de son impact sur la légitimité du mandat ou de l’action public.

Bref, impressionnez-moi !

(Et lâchez-nous les couilles avec les jours fériés…)

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